Gilbert Trausch

Le personnage
public

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Un personnage public omniprésent

Interview Jean Claude Juncker

Depuis la fin des années 1980 jusqu’au début des années 2000, Gilbert Trausch était un personnage médiatique omniprésent. Comme aucun autre historien luxembourgeois de son temps, il a façonné l’image que se fait encore en partie aujourd’hui le public luxembourgeois de l’histoire de son pays, tout en contribuant à éveiller une conscience collective historique au sein de la population.

Ses manifestations publiques étaient variées : presse quotidienne, radio, télévision, conférences grand public ; il a su mettre à profit toute la palette des moyens de diffusion à sa portée pour toucher le plus grand nombre. Dans l’avant-propos de Un passé resté vivant : Mélanges d’histoire luxembourgeoise, un recueil des articles de Gilbert Trausch parus dans la presse et de ses discours les plus importants, l’auteur se montre sensible à son rôle d’historien comme personne devant atteindre le plus de personnes possibles :


« Le journal et, dans une moindre mesure, l’hebdomadaire procurent une large diffusion que n’offrent ni le livre ni la revue spécialisée. Un article publié dans un grand quotidien touche pratiquement l’ensemble de notre population […]. La presse est une extraordinaire caisse de résonance à laquelle l’historien a raison de recourir… » 1.


Bande dessinée Gilbert Trausch orateur

Ce rôle qu’il s’est assigné lui a été facilité par une excellente faculté oratoire et une passion pour l’enseignement 2, qui lui valurent ponctuellement d’être qualifié d’«enseignant de la nation», notamment par le journaliste Laurent Schmit 3. Gilbert Trausch a même été immortalisé dans la bande dessinée humoristique Superjhemp, où il apparaît sous les traits d’un chauffeur de taxi (de la compagnie fictive T.Rausch) racontant l’histoire du Luxembourg à un client 4.

Gilbert Trausch
et la presse
(catholique)

Bibliothèque de Gilbert Trausch Légende

Mais c’est à travers des articles de la presse quotidienne que Gilbert Trausch s’est d’abord fait connaître des non-spécialistes. Tout comme pour ses implications plus scientifiques dans les revues Academia des étudiants catholiques du Luxembourg (à partir de 1957) ou la revue Hémecht (depuis 1963) 5, ce sont ses attaches catholiques qui ressortent de ses premiers écrits dans la presse, avec des articles dans la Warte, le supplément du quotidien Luxemburger Wort 6. Dans les années 1970, il tente de se démarquer du public essentiellement catholique et de se donner une image plus pluraliste, d’abord avec un article en 1973 dans l’hebdomadaire libéral d’Letzeburger Land sur Émile Reuter, président du gouvernement (fonction qui équivaut au Premier Ministre actuel) entre 1918 et 1925, membre du parti… catholique! 7 Le plus souvent, Gilbert Trausch aborde dans ces articles les grands noms et les dates importantes de l’histoire luxembourgeoise du début du XXe siècle, tels Pierre Dupong, Joseph Bech, la grande-duchesse Marie-Adélaïde, la loi « muselière » de 1937, le référendum de 1941 ou la grève de 1942 8.

Journal Emile Reuter devant l'histoire
klepelkrich 1962
klepelkrich 1962
Gilbert Trausch sur RTL

L’âge d’or de la radio
et de la télévision

Bibliothèque de Gilbert Trausch Légende

Ce sont sans conteste ses apparitions répétées à la radio et à la télévision qui sont restées dans la mémoire collective. Il y discute de la situation de l’Église catholique au Luxembourg, examine des événements de l’histoire luxembourgeoise, explique la société du Grand-Duché ou commente le sens et le but de la fête nationale 9.

La grande exposition des 150 ans de l’indépendance du Luxembourg représente un tournant dans la carrière de l’historien, également en ce qui concerne sa présence médiatique : les auditeurs de RTL ont pu écouter Trausch entre le 20 mars et le 26 septembre 1989 lors de douze émissions 10. Sa conférence sur les 100 ans de règne de la dynastie des Nassau à Luxembourg en décembre 1990 a également été diffusée à la radio 11.

Trausch est également souvent reçu dans les médias étrangers. En janvier 1975, la radio sarroise interviewe Trausch, alors directeur de la BnL sur les incunables de la Bibliothèque nationale 12. Un an plus tard, on peut le voir à la télévision belge dans une émission consacrée au Grand-Duché 13.

Top Thema 1997
Émission Lorraine soir sur France3 du 31.12.1999
Émission Lorraine soir sur France3 du 31.12.1999

Grâce à un gain de notoriété depuis les années 1990, les médias ne le cantonnent plus à son rôle d’historien : on l’invite également pour parler de faits de société ou de grands événements mondiaux, comme les attentats du 11 septembre 2001 14. Au cours de la première moitié du mois de mars 1990, Trausch a même fait un long panorama, lors de dix émissions à la radio, sur le thème des archives historiques nouvellement ouvertes en Europe de l’Est 15. Étant depuis 1990 directeur du CERE (Centre d’études et de recherches européennes Robert Schuman), il est logiquement aussi sollicité pour donner son avis sur des questions d’affaires européennes, comme les débats en compagnie d’économistes ou de personnalités industrielles sur le traité de Maastricht de 1995 16, ou encore l’élargissement de l’Union européenne au début des années 2000 17. Lorsqu’il est question d’avenir, il ne manque cependant jamais d’apposer le regard prudent qui caractérise l’historien. Plus étonnamment, il apparaît dans le film Archange (1989) de Claude Waringo sur le coureur cycliste luxembourgeois Charly Gaul 18. Ici aussi, c’est son regard d’historien qui prévaut en expliquant que ce sportif de haut niveau est devenu une figure mythique de l’histoire du Luxembourg, au même titre que le comte Sigefroid ou Jean l’Aveugle.

Video Gilbert Trausch
Extrait ci-dessous IA0005VP minutes 08:58-17:30 sur l'identité nationale et les festivités de 1939

Dans le contexte socioculturel de son époque, Gilbert Trausch vient à point nommé. Les années 1980 voient un regain d’intérêt pour la promotion du sentiment national luxembourgeois et les questions d’identité 19. C’est aussi l’âge d’or de RTL Télévision qui remplace en 1982 Télé Luxembourg 20. Certains dimanches, Trausch expose sa vision de l’histoire à la télévision luxembourgeoise, dans l’émission culte « Hei Elei, Kuck Elei » de RTL. Sans surprise, RTL 21 ne pouvait pas faire une émission de télévision sur le 100e anniversaire de la naissance de Robert Schuman ou sur le 50e anniversaire de la déclaration Schuman sans Trausch. Lors des célébrations des 150 ans de l’indépendance luxembourgeoise, Trausch est apparu presque aussi souvent à la télévision qu’à la radio. Entre 1980 et 2012, Gilbert Trausch 22 est présent ou est au moins mentionné dans pas moins de 100 émissions de télévision 23.

Lorsqu’il est question d’avenir, il ne manque cependant jamais d’apposer le regard prudent qui caractérise l’historien. Plus étonnamment, il apparaît dans le film Archange (1989) de Claude Waringo sur le coureur cycliste luxembourgeois Charly Gaul 24. Ici aussi, c’est son regard d’historien qui prévaut en expliquant que ce sportif de haut niveau est devenu une figure mythique de l’histoire du Luxembourg, au même titre que le comte Sigefroid ou Jean l’Aveugle.

Les conférences
grand public
et la vulgarisation
de l'histoire

Gilbert Trausch ne refusait jamais une invitation à tenir un discours. Il a donné plus de 50 conférences devant des publics homogènes, par exemple lors de congrès ou des fêtes d’associations, comme l’assemblée des jardiniers luxembourgeois 25. Conférencier expérimenté, Gilbert Trausch était capable de s’adapter à tous les publics, aux auditeurs volontaires, comme à un public aléatoire et à tout groupe politique ; par exemple, il s’est joint à la conférence de presse organisée à l’occasion du 60e anniversaire du syndicat des travailleurs luxembourgeois, le Letzeburger Arbechter-Verband (LAV), le 16 septembre 1976 à Esch-sur-Alzette, pour présenter la partie historique sur le syndicat 26.

Tout le monde s’accorde à dire que Gilbert Trausch était un excellent orateur, bien préparé et convaincant. Son histoire pour le grand public était présentée de manière compréhensible, mais simplifiée. Il lui était ainsi facile d’influencer la conscience historique des Luxembourgeois. Par sa présence publique multiforme, Trausch a acquis une suprématie sur l’interprétation de l’histoire luxembourgeoise qui prévaut en grande partie encore jusqu’à aujourd’hui. Notons cependant que lorsque « la validité de toute histoire repose sur la capacité de l’historien à évaluer les preuves du passé et à les présenter dans un récit compréhensible » 27 et que « le public préfère les grands récits simples et positifs d’un passé national glorieux » 28, alors l’historien public est d’une certaine manière prisonnier de son public.

Journal Emile Reuter devant l'histoire

Dans le cas de Trausch, il ne s’agit certainement pas de sa part d’une quête de reconnaissance personnelle, mais d’une tentative de mieux faire percevoir son interprétation de l’histoire luxembourgeoise et de faire reconnaître l’histoire de son pays en général. En fin de compte, l’histoire publique de Gilbert Trausch était une quête de reconnaissance de l'État, de la nation et de l'identité luxembourgeoise.

ci-dessus Compte rendu d'une conférence de Gilbert Trausch paru le 10.2.1978 dans le Tageblatt.
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